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« Aucun plan social n’est aujourd’hui envisagé chez Pierre Fabre »

En plein plan stratégique de transformation, le groupe tarnais Pierre Fabre doit affronter la crise de la Covid. Pour autant, le deuxième groupe pharmaceutique privé français et deuxième laboratoire dermo-cosmétique mondial maintient ses objectifs ambitieux de rentabilité et de chiffre d’affaires. Éric Ducournau, son directeur général, passe au crible les actions en cours, notamment la cession des marques Galénic et Elancyl.

Éric Ducournau, comment le groupe Pierre Fabre traverse-t-il la crise sanitaire et économique de 2020 ?
Après une croissance de 4,5 % de notre chiffre d’affaires, porté à 2,4 milliards d’euros en 2019, nous prévoyons une baisse de l’ordre de 5 % en 2020. Même si ce n’est pas négligeable, je souhaite être clair : nous n’engagerons aucun PSE et nous restons sur notre plan de transformation 2020-2022. Notre activité a bénéficié du maintien de notre circuit de distribution pendant la période de confinement. Les pharmacies, parapharmacies ou sites de ventes en ligne étaient ouverts. C’est un grand atout. En revanche, les consultations médicales ont chuté de 60 % et restent à ce jour à la baisse de l’ordre de 35 %. Mais la capacité de rebond de l’entreprise est forte grâce à notre plan de transformation en cours, qui nous permet d’assurer un niveau correct de trésorerie et de marge.

Justement, où en est la trajectoire de ce plan de transformation que vous avez initié après deux années de ralentissement ?
Les objectifs du plan sont maintenus malgré le recul d’activité attendu, en particulier l’atteinte d’un chiffre d’affaires de 2,7 milliards d’euros à fin 2022, dont 70 % à l’international. Pour cela, nous allons rééquilibrer notre activité à 50/50 entre le médicament (oncologie et dermatologie) et la dermo-cosmétique, qui représente encore 60 % de nos revenus. En oncologie, faute de produits découverts en interne, nous avons dû regarnir notre portefeuille grâce à des accords de co-développement et de commercialisation conclus avec les biotechs américaines Array BioPharma, rachetée depuis par Pfizer, et Puma Biotechnology. Cette année, la commercialisation de ces nouveaux traitements contre certains types de mélanome et de cancer colorectal et certaines récidives de cancer du sein devrait générer 250 millions d’euros de revenus, soit un quart de l’activité médicaments. L’oncologie seule devrait représenter 400 millions d’euros en 2022. En dermatologie, nous avons débuté le lancement en Europe d’un traitement de la kératose actinique, une tumeur pré-cancéreuse de la peau. Nous misons aussi sur l’innovation en dermo-cosmétique, plus que jamais orientée « médical et naturalité » pour répondre aux aspirations des consommateurs.

Le plan de transformation prévoit aussi de tripler le résultat d’exploitation et d’atteindre une rentabilité à deux chiffres à fin 2022. Confirmez-vous toujours cette ambition ?
Nous sommes en ligne avec ces objectifs. Améliorer notre marge est essentiel pour être capable de réinvestir dans nos appareils de recherche et de production. Et encore, nous afficherons une rentabilité toujours inférieure à celle de nos compétiteurs (ndlr : la marge nette des big pharma de l’ordre de 23% en moyenne). Un grand nombre d’actions sont mises en place pour augmenter notre productivité, comme la digitalisation de l’entreprise ou le déploiement d’un système d’informations global. Un plan de rationalisation de l’ensemble du portefeuille produits (médication hors prescription, dermo-cosmétique) a aussi été lancé. Il faut savoir arrêter des produits anciens pour privilégier l’innovation.

À ce titre, quelles sont, parmi les douze marques dermo-cosmétiques du groupe, celles dont vous comptez vous séparer ?
Je vous confirme la cession de Galénic au groupe chinois Yatsen et d’Elancyl à l’espagnol Cantabria Labs. Pierre Fabre détiendra une participation minoritaire de 10% dans la société créée par Yatsen pour accueillir les actifs de Galénic en Europe. Ces deux marques mineures pour nous, Elancyl et Galénic, ne correspondaient plus assez à notre positionnement « médical et naturalité ». Par contre, Eau Thermale Avène est tout à fait en ligne avec cette cible. Elle demeure la première marque dermo-cosmétique de l’entreprise et réalisera à terme 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Leader en France et en Europe dans les pharmacies, elle reste fondamentale pour la profitabilité globale de Pierre Fabre. Klorane, de son côté, va enrichir son offre de soins capillaires à base d’actifs bio et lancer une nouvelle gamme visage.

Le désengagement d’activités non-stratégiques se traduit par des ventes de plusieurs sites industriels. La cession du site d’une trentaine de salariés de Campans, dans le Tarn, spécialisé en recherche préclinique sur la neurologie, est-elle à l’étude ?
Les sites d’Idron près de Pau, dans la sous-traitance d’anticancéreux injectables, et la partie fabrication d’anti-corps monoclonaux du site de Saint-Julien-en-Genevois, en Haute-Savoie, devraient être repris par le français Fareva d’ici la fin de l’année. Le site argentin de production d’un actif anti-arthrosique et celui, au Vietnam, de conditionnements de médicaments ont également été vendus. Au total, près de 335 salariés, tous repris par les acheteurs, sont concernés par ces opérations. Ce sont les seules cessions de sites prévues au plan de transformation. Enfin, une grande partie de l’activité du site de Campans était liée à la recherche en neurologie arrêtée en 2018. Pour ce site, nous sommes actuellement en discussion avec les partenaires sociaux, nos collaborateurs étant au cœur de nos préoccupations.

Vous affichez un taux de production de 97 % en France. Les sites français sont-ils encore appelés à monter en puissance ?
Le site de Gaillac, qui emploie 200 personnes aujourd’hui, produit des actifs d’origine naturelle, extraits par exemple d’une avoine cultivée dans le Tarn pour la marque A-Derma ou de la pervenche de Madagascar pour les chimiothérapies. Dès 2021, la production des actifs de nos nouveaux traitements en oncologie pourra être transférée d’un sous-traitant en Allemagne vers Gaillac. La fabrication d’un nouveau filtre solaire breveté y sera également réalisée. Le site bénéficiera d’un investissement de 9,5 millions d’euros, pour lequel nous espérons obtenir des aides inscrites au plan France Relance du gouvernement. De manière générale, nous investissons annuellement de 2 à 5 millions d’euros dans chacun de nos sites.

Pierre Fabre a investi 160 millions d’euros en R&D en 2019, soit 6,6 % de son chiffre d’affaires, contre un ratio de 20 % pour les big pharma, qui avoisinent ainsi les 10 milliards de dollars par an. Comment une mid-size pharma comme la vôtre peut-elle rivaliser avec les géants du secteur ?
En ne considérant que notre activité dans le médicament, ce ratio atteint 10 %. Mais, quoi qu’il en soit, nous ne cherchons pas à rivaliser avec les big pharma. Nous visons des marchés de niche autour de thérapies ciblées et de mutations génétiques spécifiques. Nous investissons dans la recherche de nouvelles molécules sur nos sites de l’Oncopole et de Saint-Julien-en-Genevois d’une part et dans le rachat ou le licensing de produits d’autre part. Dans ce cas, nous assurons leur co-développement avec les biotechs qui nous les octroient et signons avec elles des accords de commercialisation par territoires. Notre cible géographique couvre en priorité l’Europe et la Chine. Les États-Unis sont exclus de nos ambitions. Par ailleurs, pour une meilleure efficience de notre recherche, nous allons concentrer plus d’équipes dans notre centre d’innovation à l’Oncopole, qui comptera bientôt 650 collaborateurs. Début 2021, il accueillera les 150 salariés du site de Vigoulet-Auzil, spécialisé en création de formules dermo-cosmétiques, et dont le bâtiment va être vendu. Par ailleurs, nous venons de refinancer notre bâtiment de l’Oncopole de 44.000 m2, repris par un gestionnaire immobilier et qui sera loué à Pierre Fabre pour une durée d’au moins douze ans (ndlr : cette externalisation à Atland Voisin serait valorisée à plus de 50 millions d’euros).

L’ensemble de ces mesures de rationalisation s’accompagnera-t-il d’un plan social ?
Le plan de transformation ne prévoit pas de plan de licenciement. Nous avons conclu des accords de GPEC (Gestion prévisionnelle de l’emploi et des compétences) et de transition emploi retraite. Nous offrons des possibilités de reconversion professionnelle riches car nous sommes une entreprise qui intègre la recherche, le développement, la production et la commercialisation. Près de 400 personnes ont ainsi été formées à un nouveau métier cette année. Un plan de départs volontaires, qui sera clos fin 2020, a aussi été proposé aux salariés de plus de 59 ans. Près de 600 personnes y sont potentiellement éligibles. Tous les collaborateurs des sites cédés vont être repris par les repreneurs et des recrutements continuent à avoir lieu, principalement à l’international. Au total, l’effectif mondial de 10.400 collaborateurs en 2019 sera identique en 2022. J’ajoute que, contrairement à nos compétiteurs, les deux tiers de nos salariés sont basés en France pour un marché qui ne représente que 30 % de notre chiffre d’affaires.

Le Groupe Pierre Fabre est-il engagé dans la recherche contre la Covid ?
Nous sommes partenaires d’un essai clinique visant à évaluer l’efficacité de la doxycycline, un antibiotique utilisé en dermatologie pour traiter l’acné. Ses propriétés antivirales pourraient diminuer la libération massive des cytokines à l’origine de l’aggravation de la Covid chez les patients positifs.

Vous êtes une entreprise détenue par une fondation, reconnue d’utilité publique, à but non lucratif par essence. Cette appartenance non disciplinée par les marchés nuit-elle à votre performance économique par rapport à une entreprise cotée en bourse ?
Notre actionnaire dépend des dividendes versés par l’entreprise pour poursuivre ses actions dans l’accès aux soins et la formation des professionnels de santé dans les pays du Sud. Cette appartenance ne nuit donc ni à notre quête d’efficience économique, ni à notre capacité d’investissements. Nous sommes soutenus par la fondation, qui est consciente de la nécessité d’investir, pour des entreprises d’innovation comme la nôtre. Cet actionnariat nous met à l’abri de décisions hâtives et nous protège sur le long terme tout en donnant plus de sens à l’engagement des collaborateurs.
Propos recueillis par Isabelle Meijers

Sur la photo : Éric Ducournau est confiant dans l’avenir de Pierre Fabre. Crédit : Rémy Gabalda - ToulÉco.

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Source : https://www.touleco-tarn.fr/Aucun-plan-social-n-est-aujourd-hui-envisage-chez-Pierre-Fabre,29902