Pierre Fabre : Un fabuleux destin
Du petit houx aux thérapeutiques décisives pour la santé publique
17 octobre 2011 15h20
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Implanté dans plus de 140 pays, le groupe Pierre Fabre emploie 10.000 collaborateurs dans le monde, 4.400 dans le grand Sud-Ouest et 2.700 dans le Tarn. Mais, comme la terre tarnaise est amoureuse, elle colle aux basques de son fondateur et retient l’industriel sur « ses » terres, envers et contre tout. À 85 ans, « seul maître à bord, unique souverain » pour les uns, « père spirituel » pour les autres, l’homme résiste aux chants des sirènes financières, parfois ou souvent au grand dam de son staff. L’Histoire des laboratoires Pierre Fabre continue de faire celle du Tarn.

C’est ici, à Castres, entre les monts du Sidobre et la Montagne Noire dans le Tarn, que tout a commencé, le 16 avril 1926, par la naissance de Pierre Fabre, fils de Germain, un modeste négociant en textile. À une époque où le déclin de l’économie locale va s’amorcer, touchée de plein fouet par la révolution industrielle après une apogée brillante du secteur. À l’instar d’autres personnalités du cru, le fils du pays puisera ses forces et forgera ses convictions sur les bords de l’Agoût, dans un contexte économique local difficile.

Pourtant, c’est de cette terre natale que le jeune Fabre, timide et réservé, va tirer la substantifique moelle dès la fin de ses études de pharmacie dans les années 50. Il s’ y installe dans une officine à l’ombre portée de Jean Jaurès, au coeur de la ville, avec l’aide familiale. Très à l’écoute de ses premiers clients, il identifie leur mal des maux dans son apothicairerie, avant de se mettre en quête d’y remédier.

Mal aux jambes ? Le Petit-houx qu’il propose, au début en sachets de tisanes, empaquetées dans son atelier d’herboriste, a justement des vertus circulatoires. Et, en pays castrais, le généreux « ruscus aculeatus » se plaît. Il est même de tradition séculaire de manger ses jeunes pousses, comestibles crues ou cuites, au printemps, comme les « respounchous », tant prisés par les Tarnais. Alors même que les baies de cet arbuste rhizomateux, ramifié, qui fleurit de septembre à avril, sont toxiques. Ce vasoconstricteur surnommé « plante des jambes légères » va être le premier succès et le point initial de la création des laboratoires Pierre Fabre. Le Cyclo 3, son produit mythique.

De flops en tops

En 1961, Armand Lattes vient de terminer son doctorat d’État. Maître de recherche à la faculté des sciences de Toulouse, il s’apprête à partir au service militaire quatre mois plus tard. Un de ses amis lui dit connaître un jeune pharmacien de Castres, inventif, ayant eu l’idée d’un nouveau produit pour faciliter la digestion, mais qui n’avait pas les moyens techniques de le mettre au point. Le dicitrate de bétainate de choline. « C’était une idée excellente ! J’ai réussi la synthèse à l’Institut de chimie de Toulouse, alors rue Sainte-Catherine. Un exploit, car on n’avait pas beaucoup de matériels à l’époque. Et surtout, pas d’appareils pour travailler sous pression. Alors on s’est servi d’une vieille bouteille de bière à chapeau en céramique. Je l’ai entourée d’amiante…et chauffée dans un four », raconte à 76 ans, ce professeur émérite de l’université de Toulouse, président honoraire de la Société française de chimie.

50 ans plus tard, l’ingénieur chimiste et pharmacien se souvient avec amusement : « Quand j’ai été obligé d’intégrer le régiment de Montauban, quatre mois après, Pierre Fabre venait me voir le soir, au volant de sa Simca de sport, et nous travaillions à la rédaction de ce brevet… sur la table du bistrot, en face de la caserne. Nous avons finalisé ce produit, mais jamais utilisé, car il présentait des effets secondaires curacés ».

Un flop qui n’a en aucun cas freiné l’enthousiasme des deux hommes de sciences, ni atténué l’admiration pour son dynamisme et son foisonnement que lui porte le scientifique. « Pierre Fabre avait tellement d’idées, qu’il m’impressionnait, autant qu’au volant de sa voiture. Il a toujours su réunir les gens et les compétences avec finesse et discrétion  », souligne t-il. Au fil des années, les deux hommes ont continué ces échanges prolifiques, en travaillant de concert : « Cela fait 50 ans que nous tissons des liens scientifiques, à travers également l’embauche de mes doctorants dans ses laboratoires pour les aider à la mise au point de produits ».

Des maux mis à mal

Directeur de recherches au CNRS à Toulouse et du programme national « Chimie verte pour le développement durable  », Isabelle Rico-Lattes, son épouse, a d’ailleurs mis au point le TriXiera+ (qui fait un tabac en pharmacie), à base de sucre naturel, utilisable contre l’eczéma et commercialisé par les laboratoires Pierre Fabre. Pour la première fois, c’est une femme qui a reçu en début d’année le grand prix Chéreau Lavet, du Conseil national des ingénieurs et scientifiques français, pour ses formulations thérapeutiques bioactives, à l’origine d’une nouvelle génération très prometteuse de remèdes interagissant de manière positive avec l’organisme.

Bien loin du petit houx, des découvertes notoires continuent de jalonner le parcours du groupe, grâce à plus d’un millier de chercheurs qui innovent sur l’ensemble des segments de la santé : des médicaments éthiques et de santé familiale (OTC) aux soins de dermo-cosmétique (Avène, A-derma, Ducray, Elancyl, Galénic, Glytone, Klorane, René Furterer). Une éthique dont Pierre Fabre a toujours fait son cheval de bataille, en aidant les pays du tiers-monde à disposer de médicaments de qualité, aussi bien qu’en formant leurs scientifiques à leur contrôle. En atteste un épisode épique survenu lors d’un de ses voyages au Nigéria avec son ami Jean- Baptiste Doumeng, industriel de l’agroalimentaire, communiste, surnommé le paysan de Noé ou le milliardaire rouge. « Nous étions à Lagos, la capitale, quand nous sommes tombés sur une vaccination d’enfants contre une épidémie… avec de faux vaccins à base d’eau distillée. Repérés par la mafia qui procédait à cette opération, nous n’avons dû notre salut qu’à la fuite, protégés par les gardes du corps de Doumeng », racontait-il, alors, au « Quotidien du médecin ».

Des rachats en cascade

Petit retour en arrière. Une fois le pied à l’étrier, plus rien n’arrête Pierre Fabre. Avec une frénésie époustouflante, le pharmacien de Castres se révèle un homme d’affaires redoutable, jusqu’à devenir le boss du deuxième laboratoire pharmaceutique indépendant français. Un positionnement dû également au rachat, en cascade, de nombreuses marques populaires (Inava en 1963, Klorane en 1965, Ducray en 1969, Galenic en 1977, Furterer en 1978 et même un laboratoire américain, Genesis, en 2002 et le brésilien Darrow en 2006). D’ici 2012, Pierre Fabre investira 22,5 millions d’euros dans le site d’Avène, marque phare du groupe tarnais, créée dans les années 90 pendant cette décennie de consolidation et 75 millions d’euros à Castres pour l’agrandissement de son usine de production dermo-cosmétique.

Ainsi propriétaires de centaines de produits cosmétiques et de médicaments innovants toujours en tête de gondole dans les pharmacies de France ou ordonnancés par les praticiens, les laboratoires Pierre Fabre ont-ils diversifiés leurs domaines de compétences thérapeutiques (cancérologie, urologie, cardiologie, psychiatrie, gynécologie, rhumatologie etc.). D’où le choix stratégique de consacrer 22% du chiffre d’affaires réalisé dans le médicament, à la R&D. Alors que la moyenne de l’industrie est d’environ 17%. Aujourd’hui, le groupe compte une vingtaine de molécules en phase de développement.

Pour mettre son oeuvre à l’abri des spéculateurs, le pilote, habile, a finalement choisi de mettre en place un conseil de surveillance Toujours pour assurer son indépendance économique, l’entreprise a créé une fondation, à laquelle le chef a donné 65 % de ses actions. C’est aussi une des rares sociétés non cotées à avoir ouvert son capital aux salariés en 2005, avec un abondement calculé sur l’ancienneté. Une part que d’aucuns espèrent voir atteindre les 10% prochainement.

Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné

Si elle s’est sacralisée autour de ses activités pharmaceutiques, la saga Pierre Fabre relève d’une autre dimension, celle du renvoi d’ascenseur. Fin stratège dans le maniement des troupes, il sait aussi leur faire passer le Rubicon. En 1998, le chef d’entreprise va plus loin dans ses désirs de conquête. Il crée une holding « Sud communication » en prenant 15% de Midi-Libre, 6% de la Dépêche du Midi et des parts dans d’autres médias, radio et télé. Jamais mieux servi que par Le Journal d’ici. Le comble pour un « intouchable » qui ne prend jamais la parole en public et s’entoure d’une garde rapprochée hermétique à toute communication, hormis le corporate.

Bien bordé par de valeureux pions stratégiquement mis en place, le fief territorial est ainsi maîtrisé. Que ce soit en matière de désenclavement géographique, avec la liaison autoroutière Castres-Toulouse ou de développement économique, sur la ZAC du Causse (Philippe Leroux, président de la technopole Castres-Mazamet, est médecin au laboratoire), l’entrepreneur intuitif est toujours en alerte pour placer « ses cartes » au bon endroit, au bon moment. Jusque dans le rugby, que sa passion a amené à sauver du naufrage. Car, c’est bien lui qui a sauvé le Castres Olympique de la disette sportive en s’investissant dans le club en 1988, pour le ramener dans l’élite deux ans plus tard, jusqu’à la reconnaissance suprême du bouclier de Brennus en 1993. Ancien président du C.O., Pierre- Yves Revol, est, depuis 2008, président de la Ligue nationale de rugby, qui gère le secteur professionnel du rugby à XV. Il fait toute sa carrière dans les laboratoires puis dans la branche médiatique. _
Tout comme Jacques Fabre, le neveu, 59 ans, pharmacien de formation, qu’il nommera, en février 2011, directeur général, après 33 ans passés dans le groupe. Après une série de prestigieux prétendants, il semblerait que le fondateur ait opté pour l’assise familiale, plus encline à respecter son enracinement et ses stratégies.


Anne-Marie Bourguignon

Histoires d’apothicaires et de potions magiques

Depuis le fin fonds des âges, les apothicaires sont souvent les premiers à avoir fait des découvertes majeures. L’Histoire de la pharmacie regorge de trouvailles qui ont fait et font, encore aujourd’hui, du bien à l’humanité. Pelletier et Caventou ont délivré les bienfaits de la chlorophylle, de la quinine tandis qu’un autre docteur en pharmacie inventait le Coca-Cola, à l’origine un stimulant à base de décoction de feuilles et de noix de coca pilées dans du vin français, remplacé plus tard par du jus de citron et de la caféine pour le désalcooliser. À Toulouse, les archives municipales et départementales possèdent des documents qui montrent que, déjà au XVème siècle, la corporation des apothicaires de Toulouse était des plus prolifiques.
En 1880, Léon Lajaunie façonna son petit cachou, le premier antinicotinique dont sept millions de boîtes étaient encore vendues en 1987, soit plus d’un siècle plus tard. Période à laquelle justement les laboratoires Pierre Fabre rachètent la PME pour la céder cinq ans plus tard.



Sur les photos : Pierre Fabre lors de la pose de la première pierre du chantier d’extension de l’usine de Soual / DR. En compagnie de Pierre-Yves Revol, haut dirigeant du groupe Pierre Fabre, ancien président du Castres Olympique et actuel président de la Ligue nationale de rugby / Rémy Gabalda - ToulÉco / Le site Pierre Fabre des Cauquillous / Remy Gabalda - ToulÉco.


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