ToulÉco Tarn

Publié le mardi 1er mai 2018 à 19h13min par Valérie Ravinet

Conférence au CJD du Tarn : Intelligence Artificielle, la nouvelle donne des entreprises ?

Le Centre des Jeunes Dirigeants (CJD) du Tarn dédie sa prochaine soirée du 24 Mai à une réflexion sur l’intelligence artificielle. Demain, qui sera le cerveau ? Humain ou silicone ? L’entrepreneur David Le Glanaër et le philosophe Vincent Cespedes livrent leurs visions.

Messieurs, vous intervenez à la prochaine soirée prestige du CJD du Tarn. Comment définissez-vous l’intelligence artificielle ?

David Le Glanaër : l’intelligence artificielle (IA) regroupe, depuis 1952, tous les programmes qui rendent un ordinateur « intelligent ». C’est cette définition d’IA qui est visée, tout à fait en dehors des fantasmes de robots substituts d’humains. Elle est basée sur la rencontre des réseaux de neurones, du big data et de la technologie dite GPU, qui traite massivement des tâches parallèles. La version de demain de l’IA intégrera davantage de méthodes d’apprentissage, qu’on appelle machine learning et deep learning. Une nouvelle révolution est attendue dans les deux prochaines années, celle des ordinateurs quantiques, qui a le potentiel de multiplier par 100.000 les capacités des ordinateurs actuels. Le paradigme de pensées va changer ; on va travailler sur une intelligence étendue entre des clusters de machines et l’internet des objets (IoT).

Vincent Cespedes : l’intelligence artificielle est un Graal d’aujourd’hui. Initialement, pour ses inventeurs, l’IA visait à reproduire les plus hautes capacités de la pensée humaine : réfléchir, faire preuve d’humour, être capable d’articuler des concepts, de penser le monde. L’intelligence artificielle telle qu’entendue actuellement est une bulle ; elle est réduite à un paradigme neuroscientifique, ignorante de la représentation initiale. L’entreprise s’est emparée du concept d’IA et l’a dévoyé.

Dans ce cadre, l’humain est-il substituable dans l’emploi ?

DLG : Les études parues sur le sujet estiment entre 25% et 50% le nombre d’emplois qui seraient substituables. Pour comprendre les emplois dont il s’agit, il faut prendre en compte notre culture du travail. L’inspiration tayloriste a conçu une vision mécaniste de l’emploi, comme un groupe de tâches à effectuer ou à contrôler. L’arrivée des tableurs informatiques, à l’instar excel, n’a supprimé aucun poste de comptable, mais a profondément transformé le métier. L’arrivée de l’intelligence artificielle telle que définie plus haut devrait avoir les mêmes conséquences, à une échelle plus large.

VC : L’entreprise 4.0 ou l’entreprise du futur sont des programmes déjà anciens. L’opérateur va devoir faire avec les machines. Cela n’ira pas vraiment plus loin. Les machines seront simplement multi-adaptatives, programmées pour faire plusieurs choses. L’opérateur devra de plus en plus être programmeur. La logistique sera facilitée, grâce à une veille statistique plus fine : le boulanger saura détecter s’il doit cuire davantage de baguettes certains jours puisqu’il aura accès à des données fiables sur les jours de consommation. Ça ne s’appelle pas de l’intelligence !

Quelles sont les questions que l’entreprise doit se poser ? Quelle est sa responsabilité ?

DLG : Il s’agit davantage de redéfinir ensemble ce que représente un humain au travail. C’est pour moi une personne qui réalise des tâches à la hauteur de la dignité et de la spécificité humaine. C’est-à-dire des emplois dans lesquels il est permis de créer, d’innover et de « relationner », et cela n’est pas substituable. La responsabilité de dirigeant devient dès lors de concevoir des emplois non substituables en modifiant l’organisation même des entreprises. J’avance l’idée d’une organisation biologique du travail : le process n’existe pas tant que l’on ne sait pas qui le met en œuvre et qui est impliqué dans sa réalisation. C’est une manière de générer des emplois non substituables.

VC : L’entreprise est devenue un lieu de complexité colossale : le management s’est paré de discours sociaux et écologiques sans réalité, dans une atmosphère de manipulation et de paroles blessantes mâtinées d’onctuosité. Tout le monde mise sur l’IA pour se sauver du stress. C’est une attente messianique, exactement comme le coaching il y a dix ans. Ce qui doit d’abord changer dans les entreprises, ce sont les rapports humains, la décision et la codécision, la motivation… ce sont des éléments profondément humains qui doivent évoluer, parce que les gens vont mal. On attend dans l’entreprise de demain une relation plus humaine, de qualité, en direction des collaborateurs comme des clients. La révolution demain est humaine, pas artificielle ; plus le monde se numérise, plus on veut de l’humain.

Quelles sont les évolutions induites par ce modèle ?

DLG : La crainte de la disparition du travail existe depuis que l’homme travaille ! La menace relative de la technologie va être contrée par le marché. Ce qui va compter à l’avenir, c’est l’expérience que la marque va conférer à l’usage des produits et des services. Les entreprises vont devoir être performantes en matière d’expériences proposées ; elles vont devoir générer de la confiance. Et c’est cela qui permettra de créer des emplois non substituables : des commerciaux formés techniquement, des services de recherche et développement innovants et efficaces, des équipes d’ambassadeurs inspirés et confiants qui seront des alliés de l’entreprise dans la production d’une expérience au service de la confiance.

VC : Il y aura des nouveaux emplois de plus en plus spécialisés dans l’informatique : community manager, paramétreur, codeur, bêta-testeur, ergonome… les autres métiers ne changeront pas. Ce qu’on nous présente comme étant de l’intelligence artificielle n’est que de l’assistanat par ordinateur. La révolution sera humaine. On se rend compte que lorsque les équipes sont bien traitées, elles traitent bien les clients. On parle là d’émotionnel, pas d’intelligence artificielle, dont on est très loin !

Quel regard faut-il porter sur le présent ?

DLG  : Il faut porter un regard dynamique. En premier lieu, il faut faire évoluer nos perceptions, grâce à des éléments factuels : les pays qui utilisent le plus de robots sont ceux qui ont les taux de chômage les plus faibles. Plus on robotise les entreprises, moins il y a de chômage. Cela milite pour la réindustrialisation de la France, avec du « made by France », à la place du « made in France ». Dans cette nouvelle donne, dans ce monde complexe, le prochain business model est basé sur une prise en compte du bien-être des gens. Être gentil devient un avantage stratégique.

VC : Cette mode n’apportera aucune solution, nous sommes dans une explosion de gadgets. Il faut miser sur l’humain.

Propos recueillis par Valérie Ravinet

Sur les photos : David Le Glanaër et Vincent Cespedes. Photos DR

Bio express

David Le Glanaër est cofondateur de l’entreprise de conseil et ingénierie informatique SYD. En croissance continue depuis 18 ans, la structure s’inspire du modèle des entreprises libérées et emploie aujourd’hui 140 personnes, sur 4 sites. Il est membre du CJD depuis 13 ans et aujourd’hui délégué national en charge de la prospective. Objectif : aider les dirigeants à voir dans le présent les traces du futur.

Vincent Cespedes est philosophe et essayiste. Sa pensée s’organise autour de trois axes : la création de sens, la quête de l’efficience interpersonnelle et la critique sociale. Il intervient dans les nombreux débats sur la citoyenneté, la prospective, l’amélioration des organisations et des pratiques professionnelles. Il est aussi le fondateur de la société Matkaline, destinée à doter sa philosophie de nouveaux moyens de performance, notamment des applications philosophiques pour smartphones et tablettes numériques.